Le message d'une jeune femme qui vécut dans un séquoia
Deux ans sans poser les pieds par terre
Von Judith Krischik
Qu'est-ce qui peut donner un sens à la vie de l'individu aujourd'hui? L'époque de la contestation politique et de l'activisme semble révolue. Pourtant, sur la côte Ouest de l'Amérique du Nord, une jeune femme a escaladé un arbre bien particulier, pour empêcher qu'on l'abatte. Dans un livre qui vient de paraître en allemand, Die Botschaft der Baumfrau (Le message de la jeune femme arboricole), Julia Butterfly Hill raconte son combat de deux ans, mené depuis la cime de son séquoia géant, contre les sociétés d'exploitation forestière, les éléments naturels, les médias et elle-même.
Toute personne qui a l'intention d'abattre un arbre de ce genre, devrait d'abord avoir vécu deux ans dans sa ramure, tel est le message que Julia Butterfly Hill résumait dans son style lapidaire, tandis qu'elle redescendait sur la terre ferme après avoir passé deux ans et une semaine dans la ramure d'un séquoia géant. Peu avant le début du troisième hiver pour elle, perchée à 70 mètres du sol dans ce séquoia dénommé Luna, âgé de plus de mille ans, elle était parvenue à la signature d'un accord avec la société d'exploitation forestière selon les termes duquel Luna, et l'hectare et demi de terrain que ce séquoia recouvre de sa ramure, sont désormais protégés pour toujours. Ce n'était donc plus nécessaire pour elle de séjourner dans ses branches. Elle pouvait descendre en rappel.
Cette Julia-là, qui fêtait en décembre dernier le premier anniversaire d'une victoire extraordinaire pour la protection de la nature, est complètement différente de celle qui, deux ans auparavant, était montée sur l'arbre. À cette époque, elle ne voulait qu'y passer quelques semaines en compagnie d'un ami du groupe de protection de la nature Earth First! (La terre d'abord!). Ce n'était pas encore une activiste en écologie et elle n'était pas célèbre. À sa manière naïve et inexpérimentée, cette jeune femme de 23 ans avait voulu sauver les arbres. Elle se rendait à peine compte qu'elle s'associait à Earth First!, le représentant le plus radical de la lutte contre les exploitants qui procédaient aux coupes rases dans la région des arbres parmi les plus anciens du monde. En automne, Earth First! avait commencé le "Tree-Sit", terme par lequel l'association désigne l'occupation de l'arbre, et elle y avait installé sa plate-forme dans les branches d'un Redwood que l'association avait même baptisé Luna.
La rencontre avec le géant.
Un accident d'auto avait bouleversé la vie de Julia alors qu'elle avait 21 ans. Certes, après un très long traitement, elle s'était bien remise de ses blessures, mais l'accident et ses conséquences avait fait surgir en elle la question du sens de sa vie. Sa quête commença; elle ne voulut rien d'autre que voyager par le monde. Mais il sembla que son voyage dût bientôt s'achever dans les forêts de Californie. Elle y avait traversé une profonde expérience religieuse au contact de ces vieux séquoias géants. Comme cela était normal pour cette fille de prédicateur ambulant de l'Arkansas, elle avait prié dans l'espoir de recevoir un signe lui indiquant une voie à suivre. La réponse à sa prière lui parvint dans toute sa clarté: les arbres avaient besoin d'elle, elle voulut donc leur venir en aide.
Avec sac de couchage, sac à dos et tente, elle parvint après quelques recherches au camp de base bien caché des activistes de Earth First!, dans le comté californien de Humboldt. L'hiver approchait; on s'apprêtait à partir. Julia, dans toute son innocence, n'avait réellement rien à voir avec ces occupants d'arbre endurcis qui mettaient leur vie en jeu pour les sauver. Comme ses compagnons de lutte, et plus encore pour ne pas sortir du cadre ordinaire, elle s'attribua un "nom des bois": Butterfly. Tout enfant, en promenade, elle avait suivi des heures durant un papillon qui voltigeait devant elle. Ce pseudonyme d'écologiste est censé rendre difficile l'identification de ceux qui, occupant les arbres, sont traités d'éco-terroristes et cela pas uniquement par l'industrie forestière. La patience de Julia fut bientôt récompensée. Un jour, surgit dans le camp un risque-tout du nom d'Almond, qui interrogea chacun pour savoir qui pourrait s'installer dans la ramure de Luna. Pleine d'enthousiasme, Julia se proposa. La même nuit, ils formèrent un petit groupe et sortirent du camp pour gagner la zone d'exploitation, très surveillée de la compagnie Pacific Lumber.
Lors d'une marche dans ces forêts californienne, la majesté qui rayonne de ces géants tranquilles, nimbés d'histoire, peut profondément impressionner chacun. Il faut se représenter ces gigantesques colonnes se dressant à l'assaut du ciel; et ce n'est qu'après avoir levé les yeux bien haut que l'on peut apercevoir leurs premières branches. Fréquemment, on ne peut même pas distinguer leur cime; leur sommet forme un toit énorme qui ne laisse passer la lumière qu'en de rares endroits. Les séquoias Redwood peuvent atteindre l'âge de 3 000 ans et faire 110 mètres de haut. Ils sont si gros qu'en quelques endroits on a creusé un "tunnel" pour faire passer la route au travers de leur tronc. Sur des kilomètres s'étale l'embouteillage des touristes qui attendent d'y passer avec leur véhicule. Ces arbres surmontent en effet d'aussi importantes blessures, tout comme ils ont survécu aux violents incendies laissant derrière eux de profondes cicatrices dans leur écorce. La patrie du Redwood et du séquoia - aujourd'hui les deux uniques survivants de l'ancienne famille des Sequoiadendrons, c'est la Californie. Là, quatre-vingt-dix-sept pour cent d'entre eux sont tombés sous les tronçonneuses des sociétés d'exploitation forestière. L'extermination des arbres a entraîné la disparition d'autres espèces animales comme le saumon Coho, dont le biotope a été complètement ravagé par les nuisances consécutives à l'érosion dont l'ensablement des rivières. - Pourquoi personne n'y met fin?
Les conséquences des coupes rases en forêts.
Luna se dresse sur une colline du comté d'Humboldt et domine une zone forestière complètement rasée par la compagnie Pacific Lumber, qui en a reçu la licence d'exploitation. Suite à cette coupe claire, une coulée de boue, qu'ont déclenchée des pluies habituellement fortes dans cette région, a recouvert les maisons de sept familles du village de Stafford, situé au pied des collines. La société d'exploitation forestière ne s'est pas laissée impressionner ni face au danger d'aggraver encore l'érosion, ni par les protestations qui se sont élevées après cet accident, et elle a commencé une autre coupe rase dans la zone attenante à l'automne 1997. Les éco-activistes ne virent pas d'autres possibilités que de s'installer dans le séquoia géant. Le "Tree-Sit" débuta et la guerre ouverte éclata. Après une marche de nuit plutôt tourmentée, Julia Butterfly-Hill se retrouva pour la première fois par un beau matin devant le géant: soixante-dix mètres de haut, quatre mètres de diamètre. Une corde y pendait, de la largeur d'un doigt, qui devait emmener notre alpiniste inexpérimentée sur la plate-forme, un simple plateau carré de trois mètres de côté, à soixante mètre de hauteur! Une épaisse bâche de plastique servait de toit, qu'on avait attachée avec des cordelettes et fixée avec du ruban adhésif, en laissant les côtés ouverts.
La première fois, Julia séjourna cinq jours sur Luna, durant cette brève période, ses compagnons lui inculquèrent les rudiments de l'art de la survie. De retour au camp et du fait qu'à proximité de la Noël plus personne ne serait à disposition pour se relayer dans l'occupation de l'arbre, elle dut occuper Luna 24 h sur 24. C'est la raison pour laquelle elle proposa à Almond de rester trois semaines ensemble sur l'arbre. Bien équipés, et même cette fois avec téléphone mobile et caméra vidéo, ils prirent tous les deux leur poste sur Léna. Dès le lendemain matin, les bûcherons arrivèrent sur place avec leurs tronçonneuses et commencèrent à faire tomber les arbres à proximité de Léna. Avec des haches, ils préparèrent l'abattage du séquoia, proférant des menaces verbales, sans tenir compte des occupants. Pourtant cette terreur psychologique n'eut aucun effet sur Julia et Almond. La tracasserie suivante consista à leur envoyer un expert en escalade, qui devait les contraindre à descendre après avoir balancé toute leur réserve de vivres par terre. Cela coûta presque la vie à Almond. Dans sa détresse, Julia attrapa le téléphone mobile et, paniquée, fit le numéro du premier correspondant de presse local venu. Elle eut de la chance et, à bout de nerf, donna sa première interview téléphonique. Aussitôt le contact établi avec le monde extérieur, elle se calma. Désormais, elle avait focalisé l'attention sur elle.
Lorsque après trois semaines Almond quitta son poste, Julia décida de rester seule sur l'arbre. Pourtant la terreur était loin d'être terminée. Après les bûcherons, ce fut l'hélicoptère qui menaça de projeter Julia dans le vide; puis ce fut au tour des forces de sécurité qui tentèrent de la mater au moyen de menaces. Pourtant, Julia persévéra. Celui qui peut supporter le froid, les tempêtes, avec des vents de 150 km/h, l'humidité, la solitude, pourra aussi tenir le coup face aux menaces et tracasseries de destructeurs ignorants et cupides de notre milieu naturel, commente-t-elle dans son livre à propos de sa situation à cette époque. Au premier hiver, El Niño balaye toute la côte ouest de Californie. Le vent, constamment actif au sommet de l'arbre, lui fit presque perdre la tête: "le vent a des incidences que la pluie n'a pas. Il joue avec tes pensées au point de te faire devenir fou. On ne peut plus se concentrer. On ne peut ni lire, ni écrire, ni peindre ou penser."
Souvent, durant ce premier hiver, elle se levait le matin en constatant que son précieux toit était en lambeaux. Le printemps apporta la délivrance ardemment souhaitée et attendue, mais néanmoins inespérée; elle avait en effet atteint la limite des cent jours. Ce record du monde du temps passé dans un arbre rendit tout à coup Julia et Léna célèbres. Les médias s'abattirent autour d'eux. De CNN, jusqu'aux grandes radios et organes de presse, le public se mit à parler avec Julia par téléphone mobile. L'attention des médias empêcha la Pacific Lumber d'exercer d'autres terreurs psychologiques sur Julia. Bien mieux, la scierie fut officiellement fermée. En peu de temps, on lui retira sa licence d'abattage des arbres. Entre-temps, Julia reçut sur sa plate-forme une kyrielle de sympathisants, admirateurs, politiciens, envoyés spéciaux et célébrités. L'étonnement atteignit son comble lorsque la chanteuse et activiste Joan Baez annonça sa visite. Toute forme d'événement médiatique augmentait la chance de sauver l'arbre.
Une protection de l'environnement spirituellement inspirée.
Beaucoup de gens, qui entendaient parler de cette jeune femme perchée sur son séquoia géant, se faisaient d'elle une image vraiment romantique. N'était-elle pas simplement l'une de ces "Tree Hugger" qui, amoureux de la nature, s'en vont dans les bois "embrasser les arbres", en quête d'une épanouissement de soi dans la nature, chantant, méditant et vivant de baies sauvages? Julia Butterfly-Hill a fait effectivement tout cela et bien plus encore. Elle est devenue une activiste de l'écologie de bout en bout, qui organise strictement sa journée. Elle a passé 6 à 8 heures par jour à son téléphone mobile à énergie solaire; des milliers de lettres lui parvinrent sur sa plate-forme durant ces deux années, auxquelles elle avait à répondre, tout en menant des négociations coriaces avec l'industrie forestière. Son message fut toujours simple et clair: "Aimez la terre, et aimez-vous les uns les autres." Elle y incluait aussi les bûcherons. Cela insufflait un nouvel air dans un combat pour l'environnement alourdi par la politique. Car ce n'était pas la haine à l'égard des destructeurs de la nature qui inspirait son action, mais bien une expérience spirituelle vécue dans les forêts de Californie.
Dès lors que le vacarme des médias avait mis en avant, comme jamais auparavant, la préoccupation des protecteurs des arbres, des voix se firent entendre qui voulurent faire descendre Julia de son arbre. Le but n'était-il pas atteint? Insistèrent beaucoup. Pourtant Julia résista à cet assaut d'un nouveau genre, et même aux encouragements de ses amis de Earth First! - et à ses propres doutes. Car elle ne souhaitait rien tant que de prendre un bain chaud, de sentir des vêtements secs sur sa peau et de soigner ses pieds qui avaient souffert d'engelures au premier hiver.
La fin - un nouveau commencement
Dans son livre, Julia Butterfly Hill décrit, dans le style simple qui parcourt tout son récit, comment sa résistance, à force de séjourner sur Luna, se transforma avec le temps en adoption et amour de cet arbre, des plantes, des animaux et autres influences climatiques qu'il hébergeait e même temps qu'elle. Pourtant, après avoir survécu au second hiver, elle ne craignait rien tant qu'un autre hiver à passer sur le sommet de l'arbre. Les deux protagonistes finirent par trouver un accord qui manqua de peu d'échouer, parce que la société d'exploitation forestière tenta d'introduire une clause inacceptable dans le contrat: cette fois, on voulait réduire la liberté de parole de Julia, lorsqu'elle aurait regagné le sol. L'hiver approchait. Julia hésitait, mais elle s'en tint finalement à son contrat. C'est tout juste le 18 décembre, qu'elle reçut finalement le message inattendu stipulant que la clause revendicative était retirée et le contrat signé.
Depuis Julia est une activiste au sol. Une conférence de presse, peu après sa descente, a répandu la nouvelle du sauvetage de Luna dans tout le pays. Le calme est-il revenu depuis autour de cette jeune femme arboricole? On ne pas réellement le dire. Chacun peut suivre pas à pas son activité et son Circle of Life Foundation, une association créée par elle autour de Luna. En avril dernier son livre a paru chez Harper, San Francisco. Elle voyage dans le monde entier, s'entretient avec des hommes politiques, visite les régions menacées, se tient en relations constantes avec d'autres protecteurs de l'environnement, fait des conférences dans les universités. Ces dernières semaines, elle faisait une tournée de promotion de son livre en Allemagne et dans d'autre pays européens. Elle a ainsi réalisé son rêve, voyager par le monde. Mais sa lutte sans violence en faveur des arbres menacés et la terre vient tout juste de commencer. Info3, 10/2000
(Traduction Daniel Kmiécik)
Notes:
Julia Butterfly Hill, Die Botschaft der Baumfrau, 255 P (non traduit). Riemann Verlag, Munich 2000, 38 DM. Circle of Life Foundation, P.O. Box 388, Garbeville CA 95542, USA, Tel.: 001-707-923-9522, Fax: 001-707-923-9532, info@CircleofLifeFoundation.org Dernière minute... Un attentat perpétré sur le Séquoia géant Luna!
Californie. En cette fin de semaine du Thanksgiving, des inconnus ont infligé une blessure mortelle au fameux séquoia géant baptisé Luna par les écologistes de Earth-First qui l'ont protégé jusqu'alors. L'arbre a été coupé sur près de 60% de sa section. Le 28 novembre, peu après la découverte de cet acte criminel, une équipe de forestiers, spécialistes en sylviculture et ingénieurs, a été conduite sur les lieux par la jeune femme « arboricole » Julia Butterfly Hill, pour tenter de sauver l'arbre d'une chute mortelle: en effet, les violentes tempêtes qui ravagent le comté de Humboldt en cette période de l'année, représentent désormais le danger le plus sérieux pour cet arbre millénaire, car le vent peut désormais le faire tomber. La manière « professionnelle » avec laquelle la blessure a été pratiquée ne laisse planer aucun doute: ce sont des bûcherons qui l'ont provoquée.
Il y a un an à peine, cet arbre de plus de 1000 ans et 70 mètres de hauteur, avait été sauvé de l'abattage suite au succès de l'action menée par la jeune écologiste Julia Butterfly Hill: après un séjour de deux ans sur une plate-forme rudimentaire, installée dans la ramure à 60 mètres de hauteur, celle-ci avait obtenu un accord de protection pour Luna de la part de la société d'exploitation forestière Pacific Lumber. Cette société, qui pratique des coupes rases dans la région sans aucun égard sur la disparition de ce patrimoine mondial que représentent les séquoias géants, avait signé cet accord avec le Circle of Life Foundation, un organisme fondé par Hill dans le but de protéger cet arbre. Personne n'avait envisagé dans l'entrefaite, l'éventualité d'une action de vengeance stupide a posteriori.
Cette nouvelle désastreuse et la triste indignation qu'elle a soulevée se sont répandues dans tout le pays, comme une traînée de poudre. Le Circle of Life Foundation fait appel aux dons pour financer les mesures de sauvegarde de l'arbre et la mise sur pied d'une commission d'enquête indépendante qui recherchera les coupables. Judith Krischik.
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